Les mérites de la petite musique dissonante de Super Mario

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Nul ne sait quel sera in fine le sort que Parlement, Conseil et Commissions réserveront aux propositions très audacieuses du rapport Draghi présenté le 9 septembre lors de sa remise à Ursula von der Leyen. Néanmoins avec la crédibilité que lui donne la réussite de la politique qu’il a menée à la BCE, il est difficile de balayer les 400 pages de son rapport et les thèses qui sont les siennes d’un trait de plume. Face à des acteurs ou observateurs qui raillent les insuffisances des politiques européennes par rapport à celles beaucoup plus audacieuses et dispendieuses de la Chine ou des Etats-Unis, il vient dire que le besoin à couvrir est d’abord un besoin d’investissements massifs et que le couvrir impose de s’extraire des contraintes budgétaires que certains présentent trop volontiers comme absolues.

Après avoir lu le rapport qui justifiait les mesures protectionnistes, la lecture du rapport Draghi ne saurait nous désarçonner : le premier travail justifiait que l’on cherche à limiter les effets d’une politique très offensive par l’érection de barrières douanières "compensatoires" à la hauteurs des aides et subventions qui dopent la compétitivité des produits chinois importés en Europe ; le second constate que – comme l’ont compris les Américains – les protections ne suffisent pas à faire face à l’offensive que constitue la politique industrielle chinoise à visées expansionnistes, et qu’il faut riposter par une politique industrielle européenne.

En partie parce qu’il entend convaincre que le second volet importe plus que le premier, en partie parce que les convictions de Draghi sont fondamentalement celles d’un libéral, l’ancien gouverneur de la BCE exprime des doutes quant à l’efficacité à terme des protections tarifaires mais, globalement, comme on l’aura perçu à travers la promotion des propositions de Draghi que Ursula von der Leyen a assuré, le rapport remis le 9 septembre et les mesures qu’il propose sont très complémentaires de ce que l’on avait entendu début juillet : à vouloir faire progresser les ventes de véhicules électriques sans avoir, contrairement à d’autres, construit une filière par une politique industrielle, on court le risque de voir le marché capté par ceux qui l’ont fait ; il faut par conséquent se protéger et structurer d’urgence à l’abri de ces barrières provisoires une politique ambitieuse.

L’argument est assez bien résumé par La Tribune :
"Davantage se servir des technologies vertes de la Chine pourrait être ‘le moyen le moins coûteux et le plus efficace d’atteindre nos objectifs en matière de décarbonation’. Mais dans cette option, quid de la pérennité de l’industrie verte européenne ? Face à cette menace très sérieuse, le rapport préconise donc un réel ‘plan commun’ des acteurs industriels européens."

Conformément à l’appel de T. Breton à une moindre naïveté de l’UE, de sa diplomatie et de celle de ses Etats membres, il s’agit de prendre enfin acte du mouvement désormais relativement ancien de "dé-globalisation". M. Draghi soulignait lors de la présentation de son rapport que "lorsque nos partenaires ne respectent plus les règles du commerce international, nous sommes plus vulnérables". De fait, comme le souligne Les Echos : "L’UE est mal armée dans le nouveau monde fait de tensions géopolitiques et de rivalités. Le Vieux Continent est plus ouvert aux vents extérieurs que la Chine et les Etats-Unis. En 2023, les exportations de biens et services représentaient 29,4 % du PIB de la zone euro, contre 20,8 % pour la Chine et seulement 11,2 % pour les Etats-Unis."

L’UE et les constructeurs automobiles européens - allemands en particulier - ont joué depuis plusieurs décennies la globalisation, les règles de l’OMC, l‘eldorado chinois et parfois même l’exportation hors UE plutôt que le marché européen. Dans ce contexte, il fallait croire qu’en étant le plus accueillant qui soit et/ou le plus respectueux des très libérales règles de l’OMC, on serait payé de retour.

Ce credo que certains défendent encore n’est plus celui de la Commission qui "a commencé à répondre à cette mondialisation qui devient nettement moins coopérative" en proposant de prendre acte de ce que les concurrents qui conduisent des politiques industrielles assument eux de déroger très largement aux dites règles. Pour cela, comme le rapport Draghi le souligne après que le rapport justifiant les mesures compensatoires l’ait fait, nos concurrents ne se lestent pas d’un droit de concurrence trop contraignant et organisent ainsi leurs industries et les chaines de valeur qui les soutiennent comme ils croient bon de le faire pour faire face aux exigences de la décarbonation et de la transformation numérique.

Ils mobilisent surtout des moyens financiers considérables sans s’inquiéter de savoir si les aides d’Etat directes et indirectes ainsi distribuées sont licites ou non. De la même manière, en Chine comme aux Etats-Unis, pour des raisons différentes (excédents et épargne accumulés vs statut du dollar dans le système monétaire et financier international), les contraintes qui pèsent sur nos politiques monétaires et budgétaires ne s’exercent pas et il en résulte une capacité à investir massivement qui nous fait défaut, dans l’automobile comme ailleurs.

A un moment où, en France comme dans toute l’UE, le rappel à l’ordre budgétaire est à l’ordre du jour, Draghi, fort de sa double expérience de sauveur de l’UE face à la crise des dettes souveraines et de dirigeant d’un Etat du "club med", allume un puissant contre-feu en considérant qu’on ne peut attendre ni que les pays très endettés se soient sortis de ces situations ni que les différents pays de l’UE aient convergé pour que les fourmis n’aient pas l’impression de favoriser les cigales.

De la même manière que le quantitatitve easing dont beaucoup ne voulaient pas entendre parler pour l’Europe s’est révélé être la seule voie de sortie praticable d’une crise inextricable au bénéfice de tous, y compris de l’Allemagne ou des Pays Bas, M. Draghi pense qu’une émission massive de dette commune homologue à celle opérée en 2021 dans le cadre NextGenerationEU doit être envisagée. Il propose même que cet appel à l’épargne ne soit pas envisagé comme une mesure ponctuelle mais comme un dispositif réitéré pour assurer un financement des transitions à la hauteur des besoins.

Comme le fait remarquer T. Piketty :
"Ce rapport a l’immense mérite de tordre le cou au dogme de l’austérité budgétaire. Selon certains, en Allemagne mais aussi en France, les pays européens devraient faire repentance pour leurs déficits passés et entrer dans une longue phase d’excédents primaires de leurs comptes publics (…). En réalité, ce dogme austéritaire repose sur un non-sens économique. D’abord parce que les taux d’intérêt réels (nets de l’inflation) sont tombés à des niveaux historiquement bas en Europe et aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années : moins de 1 % ou 2 %, voire parfois des niveaux négatifs. Cela traduit une situation où il existe une énorme manne d’épargne peu ou mal utilisée en Europe et à l’échelle mondiale, prête à se déverser dans les systèmes financiers occidentaux quasiment sans rendement. Dans une telle situation, c’est le rôle de la puissance publique de mobiliser ces sommes pour les investir dans la formation, la santé, la recherche, etc."

A un moment où l’on a grand peur que la France imite l’Allemagne et renonce, au plus mauvais moment, à aider l’achat de VEB et/ou il est question en Allemagne de couper leurs subventions aux laboratoires de recherche travaillant sur les batteries, le rapport Draghi vient, en exhibant le retard de l’Europe, rappeler que décarboner sans continuer de se désindustrialiser impose de faire pour l’industrie au moins autant que ce que font nos concurrents. Outre la question du réchauffement, c’est la question de nos niveaux de vie et de la survie de nos modèles sociaux qui est en cause.

Si, comme M. Draghi l’a montré en résistant aux sirènes orthodoxes lorsqu’il dirigeait la BCE, il faut regarder pour cela la question budgétaire de manière un peu moins convenue, peut-être faut-il y être attentif. Comme le suggère par ailleurs M. Draghi, si, en Allemagne par exemple, sauter ce pas est inenvisageable alors peut-être sera-t-il possible de concevoir des clubs d’Etats européens convaincus qui se mettront d’accord sur l’usage des sommes demandées aux épargnants plutôt qu’aux contribuables.

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